Tout le monde convient que la transmission de la culture est une nécessité pour la construction des individus, de la société française et plus largement de l'Europe. Les technologies de l'information offrent pour cela des perspectives révolutionnaires.
I Des accords sectoriels insuffisants
Mais les accords
sectoriels signés en mars 2006 entre le ministère de l'éducation nationale
et les ayant droits, offrent un cadre insuffisant pour faciliter le
développement, dans l'enseignement, des usages numériques à des fins
culturelles. Présentons-en une synthèse :
Quelles sont les oeuvres concernées ?
1. les oeuvres des arts visuels ;
2. les enregistrements sonores d'oeuvres musicales,
la vidéo-musique et les interprétations vivantes des oeuvres musicales ;
3. les oeuvres cinématographiques et audiovisuelles
4. les livres et les musiques imprimées
5. les publications périodiques imprimées
Pour quelle durée ? pour deux ans, à partir de janvier 2007, après quoi une
exception inscrite dans le Code de la Propriété Intellectuelle (CPI)
s'appliquera en 2009.
A quelles fins ? À des fins d'illustration des activités d'enseignement et
de recherche
Pour quel public ?
1. la classe,
2. la formation initiale,
3. les concours d'accès à la fonction publique, les
examens du service public de l'enseignement,
4. les colloques, les conférences, les séminaires
organisés à l'initiative et sous la responsabilité des établissements
d'enseignement supérieur ou de recherche, strictement réservés aux étudiants et
aux chercheurs.
Qui vérifie ? des représentants des SPRD peuvent accéder au réseau des
établissements qui leur communiquent identifiant et mot de passe.
Quels sont les cas autorisés (pour le cas précis des thèses se référer aux
accords)?
· diffusion ou projection
en classe d'oeuvres protégées :
1. de tout enregistrement audio (même intégral)
2. de toute image, texte ou de partition
3. de toute oeuvre audiovisuelle obtenue par un
canal hertzien gratuit (diffusée à priori à partir de janvier 2007)
4. de toute représentation (interprétation en
particulier) en classe d'une oeuvre
. reproduction
papier d'oeuvres protégées pour les élèves de la classe :
1. fixée par les accords entre le Centre français de
la copie CFC et chaque type d'établissement
2. 10% maximum d'un livre ou d'une partition, 30%
d'un périodique,
3. selon les types d'établissements (collèges,
universités), un quota de copie par élève et par an est fixé
· reproduction
numérique d'images protégées :
1. donnée à titre temporaire (moins d'un an ?) pour
toute oeuvre diffusée en classe.
2. donnée pour un maximum de 20 images incorporées
dans chaque travail pédagogique ou de recherche mis en ligne sur intranet. Avec
des limitations : 400*400 pixels, 72 DPI, pas de recadrage, pas d'accès direct
aux oeuvres, pas d'indexation, déclaration des oeuvres par formulaire à l'AVA
· diffusion audio
et audio-visuelle lors de concours, des examens ou des colloques :
1. extraits audio d'une oeuvre limités à 30 secondes
dans la limite de 10% de la durée totale chacun, représentants, additionnés,
moins de 15% du total. Autrement dit pour avoir à sa disposition un extrait
audio de 30s d'une oeuvre qui ne dépasse pas 10 % de sa durée totale, celle-ci
devra durer au moins 5 minutes. En deçà l'extrait devra être plus court (15
secondes pour une chanson de 2m30). Si l'on veut faire entendre plusieurs
extraits de cette chanson, la durée cumulée ne devra pas excéder 22 secondes.
2. De la même manière on pourra disposer d'un
extrait de 6 mn d'un document audio-visuel si celui-ci dure au moins une heure
(10%). S'il dure 50 minutes, l'extrait ne pourra excéder 5 minutes. Et si l'on
veut plusieurs extraits, la durée cumulée ne devra pas excéder 15% des 50
minutes, c'est à dire 7mn 30s.
En conséquence, ces accords ne concernent pas :
·
l'analyse d'une oeuvre pour elle-même,
·
la formation continue,
·
l'utilisation en classe de DVD ou de VHS du commerce (les droits de
diffusions ou de prêt doivent être alors acquittés par les centre de
documentation des établissements),
·
les diffusions d'enregistrements faits par les enseignants sur des
chaînes thématiques, ou généralistes payantes
·
la création de bases d'oeuvres protégées numérisées consultables en
intranet (sous forme de fichier image, son ou vidéo en particulier),
·
la distribution de fichiers numériques d'oeuvres protégées aux élèves,
Ces accords couvrent donc essentiellement des activités de diffusion en
classe, les seuls cas de reproduction à des fins de distribution concernent la
photocopie. Les possibilités d'échange de fichiers numériques avec les élèves
et les étudiants sont donc limitées aux oeuvres libres de droit, tout comme les
échanges entre collègues lors de travaux interdisciplinaires par exemple. Ils
favorisent l'offre des éditeurs, qui s'acquittent normalement des droits, mais
qui est de type « catalogue » et non « sur-mesure » ou
granulaire (telle image, tel enregistrement, telle vidéo) malgré les
développements récents de l'offre numérique, comme arte-vod. En musique cette
offre est d'ailleurs très limitée.
Ils ne prévoient donc pas la mise en ligne sur l'intranet d'une université,
d'un lycée ou d'un collège de reproductions numériques d'oeuvres musicales ou
audio-visuelles protégées. Pourtant cela rendrait un énorme service aux
étudiants et aux élèves pour travailler les oeuvres de l'esprit étudiées en
cours. Bien sûr on peut demander des autorisations au regroupement d'ayants
droit SESAM. Mais
elles permettent à priori de mettre en ligne un volume de 100 oeuvres par mois
maximum, doivent correspondre à des extraits limités à 45 secondes pour une
oeuvre musicale ou une vidéomusique, et à 6 minutes pour une oeuvre
audio-visuelle. Toute autre exploitation devant faire l'objet d'une demande
spécifique, on voit mal un enseignant seul faire des démarches pour une base de
plusieurs centaines de documents iconographiques, audio ou audiovisuels.
En dehors du cadre des accords, l'enseignant désireux de partager sur
intranet des documents culturels conformément à ses usages en classe ou en
cours devra donc entamer des démarches souvent laborieuses pour s'acquitter de
droits.
II Une interface de gestion des droits d'auteurs dans l'enseignement ou une
exception pédagogique étendue ?
On pourrait imaginer que soit créée une interface de gestion des droits des
oeuvres protégées exploitées dans l'enseignement et la recherche afin de
faciliter l'obtention des autorisations de mise en ligne sur intranet. On
pourrait prévoir aussi un budget spécifique dans les établissements pour
s'acquitter de ces droits en dehors de ceux acquis par les centres de
documentations pour les ouvrages commandés. Mais tout cela n'est qu'une
hypothèse. Il serait sans doute plus efficace, et je pense légitime, de se tourner
du côté de la loi.
Ne pourrait-on pas admettre légalement que la sphère de l'éducation mérite
un traitement d'exception au regard du droit d'auteur et au droit voisin ?
L'exception qui entrera en vigueur en 2009 montre le chemin bien qu'elle présente
beaucoup d'insuffisances, puisqu'elle ne parle que d'extraits à des fins
exclusives d'illustrations et quelle exclue les partitions et les oeuvres
réalisées pour une édtions numérique de l'écrit
Texte de l'exception de 2009 (CPI L122-5 3-e)
sont autorisées : « La représentation ou la reproduction d'extraits
d'œuvres, sous réserve des œuvres conçues à des fins pédagogiques, des
partitions de musique et des œuvres réalisées pour une édition numérique de
l'écrit, à des fins exclusives d'illustration dans le cadre de l'enseignement
et de la recherche, à l'exclusion de toute activité ludique ou récréative, dès
lors que le public auquel cette représentation ou cette reproduction est
destinée est composé majoritairement d'élèves, d'étudiants, d'enseignants ou de
chercheurs directement concernés, que l'utilisation de cette représentation ou
cette reproduction ne donne lieu à aucune exploitation commerciale et qu'elle
est compensée par une rémunération négociée sur une base forfaitaire sans
préjudice de la cession du droit de reproduction par reprographie mentionnée à
l'article L. 122-10 ; »
Proposition :
C'est pourquoi, je pense qu'il faut reprendre en la modifiant la proposition
du Sénat de mai 2006, trop fortement réduite lors de son passage en commission
mixte paritaire, en disant que les ayants droit ne peuvent interdire :
« La représentation ou la reproduction d'œuvres, sous réserve des œuvres conçues à des fins pédagogiques, à des fins exclusives d’illustration ou d’analyse, dans le cadre de l’enseignement et de la recherche, et sous réserve que le public auquel elles sont destinées soit circonscrit à un cercle composé majoritairement d’élèves, étudiants, enseignants et chercheurs, que leur utilisation ne donne lieu à aucune exploitation commerciale, et qu’elle soit compensée par une rémunération négociée sur une base forfaitaire . »
III Un contexte mondial favorable à l'exception pédagogique ?
Les accords sectoriels ont un décalage de 10 ans avec la réalité
technologique. Ils ont été initiés en 2003 pour tenir compte d'une directive
européenne datée de 2001 issue elle-même du traité de l'Organisation
Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) daté de 1996. L'exception
pour les usages en classe, qui entrera en vigueur en France en 2009, est encore
plus tardive puisque les Etats-Unis l'ont intégrée dans leur Copyright Act
voté en 1976 et que l'Angleterre a agit de manière semblable avec le CDPA
(Copyright, Designs and Patents Act) en 1988.
Sur le plan européen, une évaluation des différentes transpositions de la
directive de 2001 doit être engagée. Une directive
de décembre 2006 a été votée qui concerne le prêt et la location d'oeuvres
protégées. Encore une fois elle permet aux Etats membres d'adopter des
exceptions en matière d'enseignement et de recherche. Ce sera l'occasion de
proposer des modifications substantielles dans notre droit national.
En Grande-Bretagne le chancelier de l'échiquier a commandé un rapport sur la
question du copyright dans l'enseignement. Celui-ci, dirigé par Andrew
Gowers et publié en décembre 2006, prône des exceptions afin de favoriser
l'enseignement et la recherche dans l'ère numérique. Toujours au Royaume-Uni,
le Victoria-and
Albert museum de Londres, à l'instar du Metropolitan Museum of art de
New-York, a décidé de ne plus facturer le droit de reproduction des oeuvres de
sa collection lorsqu'elles sont publiées à des fins d'enseignement. Cependant
leur mise en ligne reste soumise à des conditions semblables à celles de SESAM.
Aux Etats-Unis des professeurs spécialistes des médias et des films ont
obtenu le 17 novembre 2006 du bureau du
Copyright de pouvoir contourner les mesures de protection des DVD afin d'en
extraire des parties et de les compiler pour faciliter leur diffusion en
classe. Par ailleurs, le Berkman Center for Internet and Society de la Harvard
Law School a étudié en 2005-2006 la relation entre les droits d'auteurs et
l'enseignement. Il dresse la liste des obstacles juridiques liés aux droits
d'auteurs et aux droits voisins qui s'opposent aux pratiques pédagogiques que
permettent pourtant les technologies de l'information et de communication.
De la nécessité d'informer pour débattre de l'adaptation à l'ère numérique
de la gestion des droits d'auteurs et des droits voisins dans l'enseignement et
la recherche.
Au moment des discussions du projet de loi DADVSI en décembre 2005 puis en
mars 2006, le débat sur l'exception pédagogique s'est fait dans la plus grande
discrétion médiatique. Les questions principales relayées par les médias
étaient le problème du peer to peer sur internet et celui des DRM. Pas
l'exception pédagogique. Peu d'enseignants connaissaient le texte de la
directive, et celui du projet de loi. Du coup, malgré une certaine
mobilisation, dans le sillage de la très efficace initiative de
l'interassociation des bibliothécaires, archivistes documentalistes, les voix
ne se sont pas assez faites entendre pour que soient débattues ces questions à
l'assemblée nationale. Et celle-ci a délibéré sans même connaître le contenu
des accords !
Il est donc plus que jamais nécessaire que le débat ait réellement lieu, que
l'information la plus complète soit faite sur le sujet. J'essaie modestement de
m'y employer, sans être, et de loin, spécialiste de ces questions, et j'appelle
tous ceux que la question concerne, enseignants, étudiants, et aussi parents
d'élèves, à réclamer une adaptation efficace des droits d'auteurs et des droits
voisins à l'enseignement et la recherche. A ce moment là il sera possible de
lever un lourd obstacle à la transmission aux élèves et aux étudiants des clés
d'accès aux oeuvres de l'esprit.

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